Le dimanche 6 Août, bien avant que la foule n’occupe le chapiteau des ghjurnate pour le
débat concernant la défense de la terre,était organisée, dans la matinée, une rencontre
plutôt centrée sur l’économie et ses liens avec la maîtrise du foncier. Jacques Orsoni, professeur
d’université, a apporté, à cette occasion, son concours et ses compétences pour
nous permettre de mieux aborder des questions aujourd’hui incontournables.
Cette année la journée
nationale des ghjurnate
était consacrée à la terre et
à la défense de notre patrimoine
immobilier. Mais le
débat du dimanche matin,
traditionnellement réservé à
un public plus « initié »,
recherchant à approfondir
certains sujets, abordait
l’importante question du
développement économique
et de ses liens étroits
avec la maîtrise du foncier.
Les échanges denses et très
souvent pertinents, ont
duré jusqu’au tout début de
l’après-midi et n’ont été
interrompus que pour des
raisons d’impératifs horaires,
ce qui est symptomatique
de l’intérêt porté à ces
questions.
« Un état de
non développement
durable »
En préambule, Jacques
Orsoni, professeur à l’université
de Corse, devait
préciser que, quelles que
soient les évolutions futures
sur le plan politique et
notamment institutionnel,
surtout si l’on se place dans
une perspective d’indépendance
nationale, il convenait
de faire le bilan de la
situation actuelle afin d’en
tirer tous les enseignements
nécessaires.
Aujourd’hui, malgré les
assertions des représentants
de l’Etat et de certains politiques,
qui continuent à
nous affirmer que « tout
va bien », la situation économique
et sociale de la
Corse est on ne peut plus
critique. Jacques Orsoni la
qualifie lui même d’ « état
de non développement
durable », caractérisé par
une croissance incessante
de la précarité et de la
misère sociale. L’absence
de grandes et de moyennes
entreprises, les difficultés
énormes rencontrées par
les petites entreprises, voire
les micro entreprises artisanales,
ne sont pas uniquement
liées à l’étroitesse du
marché et à certains points
faibles bien identifiés des
économies insulaires, mais
surtout à la situation de
dépendance économique
dans laquelle notre pays a
été maintenu, avec un état
catastrophique de son commerce
extérieur, les exportations
pouvant être évaluées
à environ 15% des
importations. Ici on notera
toute la difficulté d’obtenir
des chiffres valides, tant
qu’un véritable institut
national corse de la statistique,
indépendant du pouvoir
parisien, ne sera pas
mis en place. En effet, au
delà des symptômes les
plus visibles, il s’agit d’établir
un diagnostic précis de
cette situation pathologique
afin d’apporter à l’économie
corse les remèdes dont
elle a réellement besoin.
Au lieu de cela on continue
à mentir aux Corses en leur
disant que tout va pour le
mieux puisqu’il se crée
plus de 200 entreprises par
an dans notre pays ; on
omet, bien entendu, de
signaler que, dans le même
laps de temps, il y en a au
moins autant qui disparaissent
et déposent leur bilan,
comme on oublie d’admettre
que la situation sociale
empire chaque jour, avec
près de 20000 personnes
en dessous du seuil de
pauvreté et une paupérisation
qui touche des populations
de plus en plus fragilisées,
en particulier les
femmes. L’augmentation
vertigineuse des prix de l’immobilier aggrave d’autant plus les
choses que les réponses apportées
par les logements sociaux sont sans
commune mesure avec la satisfaction
des besoins réels.
Un état des lieux a donc été établi,
reposant à la fois sur la prise en
compte des contingences liées à
l’économie des petites îles, mais
aussi, et surtout, sur l’analyse d’un
état de dépendance et d’assistance
artificiellement entretenu pour des
raisons politiques.
Dès lors, la discussion s’est engagée,
chacun apportant son lot de
réflexions et souvent de propositions,
pour sortir de l’impasse actuelle.
Dépossession foncière
et détournement de
l’épargne corse : des
solutions
Joseph Colombani a recentré le
débat en évoquant deux aspects
essentiels de la question ; tout
d’abord, concernant le problème de
la terre, qui allait alimenter les discussions
de l’après-midi, il a précisé
que le foncier devenait hors de portée
des acteurs économiques, avec
des prix qui ont flambé depuis 1998,
jusqu’à être multipliés par dix pour
une même superficie. Pour lui, au
delà de l’élaboration d’un PADDUC
vraiment cohérent, seule la régulation
des conditions d’achat de la terre
peut nous permettre de contrer cette
logique d’exclusion. Et de citer
l’exemple du Danemark, où l’accès à
la propriété est conditionné, entre
autre, par une résidence effective de
huit mois par an dans le pays. Par ailleurs,
se pose avec acuité la question
du crédit. En effet, même si ce chiffre
semble frappé du secret défense,
l’épargne corse est globalement évaluée
à 10 milliards d’euros (4 milliards
en assurances vie et placements
divers, 6 milliards en comptes
courants indépendants). Le montant
de l’encours, c’est-à-dire ce qui est
emprunté, est actuellement de 1 milliard
d’euros. Or le ratio habituel,
dans les pays qui se développent, est
de 1/5, ce qui équivaudrait pour la
Corse à 50 milliards d’euros, soit 50
fois l’encours actuel ! La Corse
devrait donc pouvoir disposer, pour
son développement, des 49 milliards
d’euros manquants. Lorsqu’on sait
que le PEI apportera 1,5 milliards
d’euros en 15 ans, cela laisse songeur.
Cet argent sert donc actuellement
à alimenter des circuits extérieurs
à la Corse et à ses intérêts :
placé à 3% sur le marché monétaire
international, il y a fort à parier qu’il
soit utilisé, entre autre, par certains
groupes pour… acheter des terres en
Corse ! Ainsi, la boucle est bouclée.
Dans ce contexte, Joseph Colombani
fait une proposition concrète : pourquoi
ne pas envisager la création
d’une taxe sur l’épargne corse non
réinvestie en Corse, et dont le fruit
servirait de fonds de garantie pour
des prêts faits en Corse ?
Le débat a été riche, et il serait bien
difficile de résumer toutes les interventions.
Mais certaines ont retenu
davantage l’attention dans la mesure
où elles ont suscité des réponses
étayées qui permettent d’entrevoir
des solutions. Ainsi, Pierre Andreucci,
qui a longtemps travaillé sur ces
questions, et qui avait formulé des
propositions qui demeurent d’actualité,
a insisté sur l’obligation qui nous
est faite de « raisonner en tant
qu’économie nationale et non régionale
», ce qui impose de « casser le
système » actuel. Jacques Fagianelli a
pour sa part rappelé l’importance du
projet politique dont il fallait être
porteurs afin de ne pas se tourner
systématiquement vers l’institution
pour mettre en place des dynamiques
alternatives. Bernard Dianoux est
revenu sur la nécessité de ne pas
développer une stratégie génératrice
de nouveaux liens de dépendance,
induits par une politique systématique
de subventions, et a soulevé certaines
questions de doctrine politique
qui ont fait rebondir les débats.
François Simeoni a posé une question
fondamentale concernant les
retombées actuelles du tourisme sur
le PIB et l’emploi, rappelant la place
que devrait normalement occuper ce
secteur dans une stratégie de développement
harmonieux.
« Un commando
d’entreprises »
Jacques Orsoni a méthodiquement
répondu aux diverses interrogations
en traçant, à chaque fois, des pistes
de réflexion, et d’action, pertinentes.
Pour sortir du non développement et
de « l’économie de rente » il faudrait
mettre en place une stratégie de création
de moyennes entreprises capables
d’exporter, ce qui passe par des
aides orientées qui ne sont pas essentiellement financières, mais plutôt
logistiques. La constitution d’un «
commando d’entreprises actives »,
dont l’action serait soutenue par une
politique cohérente de développement
qui intègre des notions essentielles
de partenariat, peut nous aider
à rompre enfin avec la dépendance
et le non développement. Epargne de
proximité, sociétés à capital risque,
et, demain, une véritable banque
corse du développement, sont autant
de moyens permettant de financer
des projets collectifs pertinents, à
condition qu’une véritable stratégie
de développement soit envisagée.
Pour les autres intervenants, si l’on
ajoute à cela une fiscalité adaptée,
une gestion personnalisée et rigoureuse,
une volonté réelle de partager
équitablement non seulement les
richesses, mais aussi et surtout l’activité
qui permet d’en créer, alors la
partie peut être gagnée malgré tout.
Ce qu’il faut c’est avant tout une
ambition nationale et une volonté
politique pour la Corse, c’est-à-dire
précisément ce qui manque à tous les
dirigeants politiques soumis au pouvoir
parisien.
En ce qui concerne le secteur touristique
qui devrait booster l’économie,
les retombées, selon Jacques Orsoni,
sont extrêmement décevantes : environ
8% du PIB et, en ce qui concerne
l’emploi, sur toute une année, pas
plus de 4% (le plus souvent il s’agit
d’ailleurs d’emplois « pauvres », les «
poor jobs » des économistes américains).
Là encore, l’absence d’une
stratégie globale de développement,
où le tourisme aurait une place et un
rôle clairement définis, débouche sur
une aberration économique, et les
quelques réussites, parfois exemplaires,
que l’on met volontiers en vitrine
dans ce domaine comme dans bien
d’autres, ne doivent plus être l’arbre
qui cache la forêt. Diverses pistes ont
été explorées quant aux filières à
développer, certaines illusions ne
devant pas être entretenues. En effet,
certains services, les nouvelles technologies,
par exemple, constituent
des activités innovantes intéressantes
et complémentaires, mais à condition
que le secteur productif ne soit pas
pour autant délaissé et là aussi, le
savoir faire et l’innovation doivent
primer, afin d’avoir d’autres ambitions,
y compris sur le terrain des
exportations.
Des intervenants sardes et catalans
ont salué la qualité des échanges et
confirmé le sentiment que la
Méditerranée est bien un espace de
développement pertinent dont la
dépendance nous exclut artificiellement.
De l’Islande à la
Polynésie
Enfin, l’actuel blocage sur la question
institutionnelle a été évoqué,
ainsi que les prises de position des
différents « candidats à la candidature
» qui viennent régulièrement en
Corse.
Ségolène Royal, qui lors de sa dernière
visite a cru bon de se soumettre à
un curieux exercice de ventriloquie
zuccarellienne en affirmant que la
porte du changement institutionnel restait
fermée, a pourtant cité un exemple
intéressant s’agissant de l’existence de «
dynamiques insulaires » de développement
: l’Islande. Seulement voilà,
l’Islande, avec ses 290000 habitants
peuplant une superficie qui est dix fois
la nôtre, est un pays indépendant ! Et
c’est précisément cette indépendance
qui lui permet aujourd’hui d’avoir une
des économies les plus prospères du
monde. Jugez plutôt : 3ème PIB mondial
par habitant, un budget de l’Etat
excédentaire, 2% de chômage, alors
que sa situation géographique n’est pas
des plus favorables (Atlantique nord),
et que sa densité de population,
comme on vient de le voir, lui donne
des allures de désert humain par rapport
à la Corse. Pendant ce temps certains
nous proposent sans rire de peupler
la Corse de non Corses pour
relancer l’économie !
Au-delà de toutes ces considérations,
il est apparu au fil des discussions que
seuls un changement de cap et des initiatives
en rupture totale avec la logique
actuelle de mise sous tutelle et de
dépendance sont susceptibles de porter
leurs fruits. Ce sont les conditions
objectives de ce changement radical
qu’il convient de créer ; nos amis polynésiens
du Tavini, qui s’exprimaient la
veille dans ce sens, ont un mot pour
désigner ce bouleversement et l’espoir
qu’il engendre. C’est par ce mot de leur
si belle langue que l’on pourrait, temporairement
conclure la synthèse de
ces débats : « Tauui Roa ».
Diciulone
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